S’habiter · la méthode
« Se reconnecter à soi » est une des formules les plus fatiguées de la langue contemporaine. Elle figure sur des affiches de retraites, dans des infolettres de mieux-être, en légende de photos de lever de soleil. À force de tout désigner, elle a fini par ne plus rien nommer, et beaucoup de gens brillants l’ont classée au rayon des choses vagues. C’est dommage, parce que derrière la formule il y a un fait précis, décrit par la recherche, et surtout reconnaissable dans une vie ordinaire.
Ce texte ne parle donc ni d’une humeur, ni d’un état de grâce à atteindre. Il parle d’un accès : celui que votre cerveau a, ou n’a plus, aux informations qui montent de votre propre corps. Cet accès se perd. Il revient. Et son retour se reconnaît à des signes qu’on peut décrire, ce qui reste la seule façon honnête de parler de reconnexion à soi sans rien promettre.
La reconnexion à soi désigne un accès, pas un sentiment
Le mot que la recherche emploie est interoception. Un consensus réuni par le Laureate Institute for Brain Research la définit comme le processus par lequel le système nerveux détecte, interprète et intègre les signaux provenant de l’intérieur du corps, et précise qu’il fournit une cartographie continue du paysage interne, à des niveaux conscients autant qu’inconscients.1 Le rythme du cœur, l’ampleur du souffle, la tension d’un ventre, la température des mains, la fatigue d’un muscle : tout cela remonte en permanence, que vous y prêtiez attention ou non.
La nuance décisive tient en une ligne : ces mêmes chercheurs rappellent que la plupart des processus interoceptifs se déroulent hors du champ de la conscience.1 Autrement dit, quand quelqu’un dit qu’il « ne sent plus rien », il se trompe sur ce qui se passe. Le corps continue d’envoyer. Ce qui a changé, c’est la réception. C’est une panne de lecture, pas une panne d’émission, et cette distinction change tout dans ce qu’il y a à faire ensuite.
Elle explique aussi pourquoi la reconnexion ne s’obtient pas en y pensant très fort. On ne se reconnecte pas par la compréhension, parce que la compréhension travaille sur des idées et que le signal, lui, arrive en amont des idées. C’est un chemin distinct de l’introspection classique, que nous avons décrit dans notre article sur la connaissance de soi qui passe par le corps.
Pourquoi l’accès se perd
Personne ne décide de se couper de ses sensations. C’est une adaptation, et elle est souvent intelligente au moment où elle se met en place.
Un signal qu’on ne peut pas honorer devient un signal qu’on cesse d’entendre
Imaginez un corps qui signale, pendant trois ans, qu’il est fatigué, et une vie où il n’existe aucune façon de répondre à ce signal. Les échéances tiennent, les gens dépendent de vous, l’agenda ne se négocie pas. Que fait un organisme raisonnable ? Il baisse le volume. Une équipe de chercheurs réunie autour de Norman Farb décrit exactement ce mécanisme : face à des signaux internes puissants et incontrôlables, la représentation elle-même peut se trouver supprimée, sous la forme d’un évitement expérientiel, une habituation protectrice.2 La coupure n’est pas un défaut. C’est une économie.
Le prix se paie plus tard. Un signal qu’on n’entend plus ne disparaît pas : il continue de piloter les décisions par en dessous. On accepte le mandat de trop sans savoir pourquoi on l’a accepté. On s’irrite d’une remarque anodine. On tient la réunion, correctement, sans y être. Le corps parle avant les mots, et quand on ne l’écoute plus, il ne se tait pas : il agit à notre place.
L’état de survie rend l’écoute plus difficile
Il y a une seconde raison, physiologique. Le neuroscientifique Stephen Porges nomme neuroception le processus par lequel le système nerveux évalue en permanence, sans conscience, ce qui est sûr, dangereux ou menaçant, et il montre que les indices de sécurité soutiennent les fonctions d’engagement là où les indices de menace les perturbent.3 Un système nerveux qui se croit en danger n’a aucune raison d’allouer des ressources à la finesse de ses sensations internes : il surveille l’extérieur. C’est ce qui rend la reconnexion si difficile à l’endroit exact où on en aurait le plus besoin, et pourquoi elle commence rarement par un effort d’attention. Elle commence par un peu de sécurité, ce que nous détaillons dans sortir du mode survie.
À quoi on reconnaît que la reconnexion revient
C’est la question la plus utile, et la moins traitée. Le retour ne ressemble pas à ce que les images de la formule laissent croire. Il n’y a pas de vague de mieux-être, pas de révélation. Il y a une série de petits changements très concrets, et l’échelle la plus utilisée pour mesurer la conscience interoceptive, le MAIA élaboré par Wolf Mehling et ses collègues, en distingue huit dimensions dont le fait de remarquer, la régulation de l’attention, la conscience émotionnelle, l’écoute du corps et la confiance qu’on lui accorde.4 Traduites en vie ordinaire, elles donnent à peu près ceci.
Le vocabulaire s’affine
Au départ, il n’y a que deux mots disponibles : ça va, ça ne va pas. Le premier signe de retour est que d’autres mots apparaissent. « Serré » n’est pas « lourd ». « Vide » n’est pas « éteint ». Cette précision n’est pas une coquetterie descriptive : elle indique qu’un signal jusque-là brouillé est redevenu lisible.
Le délai raccourcit
Beaucoup de personnes découvrent leur propre état avec deux jours de retard, souvent parce que quelqu’un le leur signale. La reconnexion, concrètement, c’est ce délai qui se réduit. D’abord le lendemain. Puis le soir même. Puis, un jour, pendant la réunion, avant d’avoir répondu.
Le corps redevient une information, pas un bruit
Un ventre qui se serre avant une conversation cesse d’être un désagrément à ignorer et devient un renseignement à prendre en compte. C’est ce que l’échelle de Mehling et de ses collègues appelle la confiance accordée à son propre corps. Le changement est mince et il est immense : on ne lutte plus contre son organisme, on l’écoute comme on écoute un collègue fiable.
Les autres le remarquent avant vous
C’est le signe le plus déroutant. Le retour de l’accès interne modifie la voix, le rythme, le regard, la façon d’être présent dans une pièce, avant même que la personne concernée s’en aperçoive. Un système nerveux régulé se perçoit de l’extérieur, et c’est là que la reconnexion à soi cesse d’être une affaire privée pour devenir un signal envoyé à une équipe, à une famille, à un conjoint.
« Il n’est pas en train de perdre sa performance. Il est en train de perdre sa présence. »
Alexandra Pouget, L’homme qui respirait sous l’eau
Le retour se fait dans un ordre
Là encore, il existe une description sérieuse plutôt qu’une intuition. Cynthia Price et Carole Hooven, qui ont formalisé une approche d’entraînement à la conscience interoceptive, décrivent trois temps : d’abord la conscience, apprendre à identifier et à nommer une expérience sensorielle ; ensuite l’accès, la capacité à porter et à maintenir l’attention à l’intérieur ; enfin l’appréciation, le fait de remarquer les variations internes et d’en tirer quelque chose. Elles précisent que ces temps ne se succèdent pas en ligne droite mais forment une spirale qui s’approfondit.5
Cette précision sur la spirale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle décrit ce que vivent réellement les personnes que j’accompagne. On ne franchit pas une étape une fois pour toutes. On repasse au même endroit, avec un degré de finesse supplémentaire. Une semaine chargée fait perdre du terrain, et ce terrain se regagne plus vite que la fois précédente. C’est l’inverse d’une transformation, et c’est infiniment plus solide : un comportement ancré dans le corps demande de la répétition pour devenir un circuit stable. La formation s’oublie ; le circuit consolidé, lui, tient.
Il faut ajouter une chose que personne n’aime entendre. Les premiers temps du retour ne sont pas agréables. Quand la réception se rétablit, elle rétablit tout, y compris ce que la coupure mettait à distance : une fatigue réelle, un chagrin ancien, une colère qu’on croyait réglée. C’est le moment exact où beaucoup s’arrêtent, en concluant que ça ne marche pas. C’est pourtant le seul moment qui prouve que ça marche, et c’est précisément pour cette raison qu’on ne traverse pas cela seul. Sur la démarche elle-même, nous avons écrit ce que change un travail sur soi qui part du corps.
Ce que la reconnexion à soi n’est pas
Trois confusions coûtent cher, et la première est la plus fréquente : surveiller son corps n’est pas l’écouter. Les auteurs du MAIA distinguent explicitement une attention adaptative, tournée vers les sensations telles qu’elles se présentent, d’une focalisation anxieuse faite de rumination et d’anticipation catastrophique.4 Compter ses pulsations toute la journée n’est pas une reconnexion, c’est de l’hypervigilance, et elle épuise.
Deuxième confusion : la reconnexion n’est pas un soin. Les signaux internes sont impliqués dans de nombreuses conditions de santé mentale, et c’est justement pour cela qu’ils relèvent, dans ces cas, d’un professionnel de la santé.1 Revenir dans son corps ne traite rien et ne remplace aucun suivi.
Troisième confusion : ce n’est pas une affaire strictement individuelle. Au Québec, l’Institut national de santé publique estime, à partir de l’Enquête québécoise sur la santé de la population 2014-2015, qu’environ 17 % des travailleurs vivent une détresse psychologique élevée liée au travail, soit près de 650 000 personnes, et pointe parmi les expositions déterminantes une demande psychologique élevée et une faible reconnaissance.6 Demander à quelqu’un de se reconnecter à lui-même dans des conditions qui exigent qu’il se coupe est une injonction, pas un accompagnement.
des travailleurs québécois vivent une détresse psychologique élevée liée au travail, soit près de 650 000 personnes. Source : INSPQ, Enquête québécoise sur la santé de la population 2014-2015.6
S’habiter, plutôt que se retrouver
La formule dit « se reconnecter à soi », comme s’il existait un soi rangé quelque part, intact, qu’il suffirait de rejoindre. L’expérience raconte autre chose. Il n’y a rien à retrouver. Il y a un accès à rouvrir, lentement, dans des conditions qui le permettent, avec quelqu’un qui tient l’espace pendant que ça se refait. C’est ce que nous appelons s’habiter, et c’est le mot juste : on n’habite pas une maison en la visitant une fois.
« Je ne suis pas là pour vous réparer. Je tiens l’espace pour que l’autre se répare de l’intérieur. »
Alexandra Pouget, L’homme qui respirait sous l’eau
Ce que la reconnexion change, au fond, ce n’est pas votre humeur. C’est l’endroit d’où vous décidez. Une décision prise depuis un corps qu’on n’entend pas se prend contre soi, souvent sans qu’on le sache. La même décision, prise depuis un corps qu’on entend, se prend avec soi. Votre sécurité intérieure est votre nouveau territoire.
Questions fréquentes
Que veut dire concrètement « se reconnecter à soi » ?
Cela désigne le fait de retrouver l’accès aux signaux qui montent de votre propre corps, ce que la recherche appelle l’interoception. Le corps n’a jamais cessé d’émettre ces signaux : c’est leur lecture qui s’est réduite, et qui peut se rétablir.
Combien de temps faut-il pour se reconnecter à soi ?
Il n’existe pas de durée type, et il vaut mieux se méfier de quiconque en annonce une. Le retour se fait par cycles plutôt que par étapes franchies une fois pour toutes, et les premiers signes sont modestes : un vocabulaire plus précis, un délai de perception plus court.
Pourquoi est-ce que je me sens moins bien au début ?
Parce que la coupure mettait à distance des sensations désagréables autant qu’agréables. Quand la réception revient, elle revient pour tout. Cette phase est habituelle, elle n’est pas un échec, et c’est la raison pour laquelle il vaut mieux ne pas la traverser seul.
Est-ce la même chose qu’une thérapie ?
Non. Le mentorat neurosomatique n’est ni une thérapie, ni un coaching, ni une formation. Il ne traite aucun trouble. Si vous vivez une détresse importante, un professionnel de la santé reste la ressource appropriée, et les lignes 811 et 9-8-8 sont accessibles au Québec.
Pour aller plus loin
- Connaissance de soi : et si elle passait par le corps ?
- Travail sur soi : ce que ça change quand on part du corps
- Reprendre le contrôle de sa vie : commencer par le système nerveux
- La fenêtre de tolérance et votre marge de manœuvre nerveuse
- La théorie polyvagale, expliquée simplement
Sources
- Khalsa S.S. et coll. (2018). « Interoception and Mental Health: A Roadmap ». Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging, 3(6), 501-513. Consulter
- Farb N. et coll. (2015). « Interoception, contemplative practice, and health ». Frontiers in Psychology, 6, 763. Consulter
- Porges S.W. (2022). « Polyvagal Theory: A Science of Safety ». Frontiers in Integrative Neuroscience, 16. Consulter
- Mehling W.E., Price C., Daubenmier J.J., Acree M., Bartmess E., Stewart A. (2012). « The Multidimensional Assessment of Interoceptive Awareness (MAIA) ». PLoS ONE, 7(11), e48230. Consulter
- Price C.J., Hooven C. (2018). « Interoceptive Awareness Skills for Emotion Regulation: Theory and Approach of Mindful Awareness in Body-Oriented Therapy (MABT) ». Frontiers in Psychology, 9, 798. Consulter
- Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), 2022. « Les déterminants de la détresse psychologique élevée liée au travail : résultats de l’Enquête québécoise sur la santé de la population, 2014-2015 ». Publication n° 3246. Consulter
- Gouvernement du Québec. « Info-Social 811 », service de consultation psychosociale, 24 h sur 24. Consulter
- Ligne d’aide en cas de crise suicidaire 9-8-8 (Canada), appel et texto, 24 h sur 24. Consulter
Rouvrir l’accès, accompagné
Rouvrir l’accès à ses propres signaux demande surtout des conditions : un rythme, de la répétition, et quelqu’un qui tient l’espace pendant que ça se refait. C’est le travail de la facilitation neurosomatique. Vous pouvez découvrir la méthode, ou simplement échanger lors d’un premier contact, sans engagement.