La performance est devenue un problème de régulation

Un diapason de laiton posé sur une table de chêne clair, près d'un bol de grès et d'un linge de lin plié, dans une lumière douce, évoquant l'accord et la justesse plutôt que l'effort.

Pendant trente ans, la performance a été traitée comme un problème de méthode : mieuxorganiser, mieux mesurer, mieux aligner. Ce cycle est arrivé à son terme. Ce qui limite aujourd’huiles organisations n’est plus leur méthode. C’est l’état nerveux de ceux qui l’appliquen

Conversation avec la Dre C. Mercier, neurologue clinicienne

Alexandra Pouget — Nous soutenons dans ce numéro que la contrainte principale des organisations n’est plus la méthode, mais l’état nerveux de ceux qui l’appliquent. Est-ce que cette phrase tient, neurologiquement ?

Dre C. Mercier — Elle tient à condition de préciser ce qu’on entend par « état nerveux », sinon elle devient une formule. Ce qui est solidement établi, c’est qu’un stress soutenu modifie le fonctionnement du cortex préfrontal. Les travaux d’Amy Arnsten là-dessus sont robustes et répliqués : sous catécholamines élevées, l’influence du préfrontal sur le comportement diminue au profit de circuits plus automatiques, plus sous-corticaux.

Ce que cela veut dire concrètement : la personne n’est pas moins intelligente. Elle traite l’information autrement. Elle passe d’un mode délibératif à un mode réactif. Et ces deux modes ne produisent pas les mêmes décisions.

A.P. — Donc la performance décisionnelle a un plafond physiologique.

C.M. — Un plafond, oui. Mais je serais prudente avec le mot performance, qui est un mot d’organisation, pas un mot de clinique. Ce que je peux affirmer, c’est que la qualité de l’arbitrage : la capacité à maintenir plusieurs options en mémoire de travail, à tolérer l’incertitude, à inhiber une réponse impulsive, dépend de ressources préfrontales qui sont mesurablement affectées par le stress chronique.

Si votre organisation appelle cela de la performance, alors oui, il y a un plafond.

A.P. — C’est une distinction importante

C.M. — Elle l’est, parce que c’est exactement là que ce champ dérape habituellement. On prend un résultat de laboratoire solide, on l’extrapole à une réalité organisationnelle complexe, et on finit par vendre de la neurobiologie comme argument d’autorité. Je préfère qu’on dise : voici ce qu’on sait, voici ce qu’on suppose, voici la frontière.

A.P. — Ce qui frappe, c’est que les dirigeants concernés ne se plaignent pas de fatigue. Ils
décrivent au contraire une forme de clarté.

C.M. — C’est le point que je trouve le plus intéressant, et le plus difficile à faire entendre.

En atelier, la présentation typique n’est pas l’épuisement. C’est quelqu’un de très fonctionnel,qui demande de l’aide pour un sommeil fragmenté, des palpitations, parfois des céphalées, etqui vous dit dans la même phrase qu’il n’a jamais été aussi efficace. Il n’y a pas de contradiction subjective pour lui.

L’explication probable est assez simple : l’activation sympathique supprime la perception de la fatigue. C’est sa fonction. Un système conçu pour vous faire traverser une urgence n’a aucun intérêt à vous informer que vous êtes épuisé pendant l’urgence. Le problème, c’est quand l’urgence dure trois ans.

A.P. — Vous voyez donc arriver des gens qui ne savent pas qu’ils vont mal.

C.M. — Je vois arriver des gens dont le corps le sait depuis longtemps et dont la conscience n’a pas été informée. Ce n’est pas du déni au sens psychologique. C’est un défaut d’accès à l’information intéroceptive : la perception des signaux internes.

Et c’est précisément ce qui rend l’auto-évaluation peu fiable dans cette population. Demander à un dirigeant s’il se sent surchargé, à ce stade, vous donnera une réponse sincère et fausse.

A.P. — Vous nous aviez repris, en préparant cet entretien, sur notre usage de la théorie polyvagale.

C.M. — Oui, et je vais le refaire, parce que c’est un service à vous rendre.

La théorie polyvagale de Porges est un cadre heuristique fécond. Elle a donné à beaucoup de professionnels un langage pour décrire des états qu’ils ne savaient pas nommer, et cette valeur- là est réelle. Mais plusieurs de ses affirmations anatomiques et évolutionnistes sont contestées dans la littérature, notamment sur l’origine phylogénétique du vague myélinisé. Ce n’est pas un détail académique : ce sont les fondations du modèle.

Ma position est la suivante. Utilisez-la comme grille de lecture pédagogique, elle fonctionne. Ne la présentez pas comme un fait neuroanatomique établi, parce qu’elle ne l’est pas, et parce que le jour où votre lectorat RH s’en apercevra, c’est tout le reste de votre propos qui sera décrédibilisé, y compris ce qui est solide.

A.P. — Et ce qui est solide, c’est quoi ?

C.M. — L’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et les effets du cortisol chronique : solide. Les travaux de McEwen sur la charge allostatique : solide, et remarquablement bien construits. Les effets du stress sur le préfrontal chez Arnsten : solide. La variabilité de la fréquence cardiaque comme indicateur d’activité autonome : solide dans son principe, beaucoup plus fragile dans sonusage individuel.

La fenêtre de tolérance de Siegel, je la classerais entre les deux : c’est une métaphore utile, largement adoptée, mais ce n’est pas une mesure. Personne ne vous dira où passe exactement la limite chez un individu donn

A.P. — Justement, sur la variabilité cardiaque. Beaucoup d’organisations commencent à la
mesurer. Qu’est-ce qu’elle dit vraiment ?

C.M. — Elle dit quelque chose de réel et elle est massivement surinterprétée. Les deux à la fois.

Ce qu’elle capte : une composante de l’activité parasympathique, avec une variabilité inter- individuelle énorme. Ce qu’elle ne permet pas : comparer deux personnes entre elles. Une VFC de 40 ms ne signifie pas la même chose chez un homme de 55 ans et chez une femme de 32 ans, et elle est influencée par l’âge, la condition physique, la médication, l’alcool de la veille, la position du corps au moment de la mesure.

Ce qui a du sens, c’est la trajectoire d’une même personne sur plusieurs semaines, dans des conditions comparables. Ce qui n’en a aucun, c’est un tableau de bord d’entreprise classant les membres d’un comité par score.

A.P. — Ce qui existe pourtant

C.M. — Ce qui existe, et qui me préoccupe. Vous transformez une donnée médicale en instrument de comparaison entre collègues. Indépendamment de sa validité, c’est un problème éthique avant d’être un problème scientifique

A.P. — Est-ce réversible

C.M. — En grande partie, et c’est le message que je tiens à faire passer, parce que ce champ produit beaucoup d’anxiété inutile.

Le système est conçu pour l’alternance. Il tolère très bien des activations intenses, y compris répétées, à condition qu’il y ait retour. Ce qui l’abîme, ce n’est pas l’intensité, c’est l’absence de retour. La variable clinique pertinente n’est donc pas le niveau de charge, c’est la présence ou
de périodes de récupération réelles.

Et ce qui fonctionne est décevant de simplicité : le sommeil, d’abord et très loin devant tout le reste. L’activité physique régulière. Des périodes sans sollicitation cognitive. Les techniques respiratoires, notamment l’allongement de l’expiration, ont un effet mesurable sur l’activité parasympathique à court terme : c’est documenté, c’est modeste, et c’est utile.

A.P. — Où est la frontière de ce qu’on ne sait pas encore ?

C.M. — Elle est plus proche qu’on ne le laisse entendre. On sait décrire les mécanismes à l’échelle du groupe ; on prédit très mal à l’échelle de l’individu. On ne sait pas dire à quelqu’un devant nous combien de temps il peut encore tenir. On n’a pas de marqueur fiable du point de bascule.

Ce qu’on peut faire, honnêtement, c’est repérer une trajectoire défavorable et agir sur ce qu’on sait agir